Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Châtillon-en-Michaille, lieux-dits :
La grange de Surges

 

L'ancienne grange de Surges (Châtillon-en-Michaille), n'est pas une ruine, elle est toujours habitée (2025). L'accès en voiture se fait par le Chemin de Surges, depuis la Route de la Croix Jean-Jacques (montant au Retord), au lieu-dit En Boëny (à la sortie du hameau d'Ardon). De là, la vue est magnifique, englobant tout le paysage depuis Fay (Montanges) jusqu'aux derniers monts du Jura (au-dessus de Bellegarde).

Surges

 

L'étymologie de Surges semble bien à mettre en regard du ruisseau qui surgit là, avec une source située un peu en-dessous de la maison (et une autre située un peu plus haut, aux Rochettes, alimentant le ruisseau)

Le plus ancien propriétaire connu de Surges est noble (Claude) Passerat de Bognes, en 1664, mais on en a des traces plus anciennes. Cette branche des Passerat (dont la branche cadette des Passerat la Chapelle est plus connue) avait quitté Châtillon, à la fin du XVIIsiècle, pour d'autres acquisitions et prit ensuite le nom de Bognes (hameau de Surjoux, de nos jours Injoux-Génissiat, au sud de Génissiat). Leur ancêtre est attesté à Ardon en 1336, c'est dire que la grange de Surges pouvait leur appartenir depuis bien des siècles, ainsi que celle du Pré Jeantet, et d'autres...

Au XVIIsiècle, probablement au milieu de ce siècle, un granger de Surges était Jean-Claude Terraz. En 1665 il avait souscrit une obligation auprès du seigneur de Bognes, pour la somme de 201 livres, passée devant le notaire Bonifax. Les archives de ce seigneur mentionnent aussi, pour la même personne, deux vieilles censes, un exploit de saisie, et un exploit d'emprisonnement contre ledit Terraz avec des lettres de débits de l'an 1667 [Inventaire après décès de Philibert Passerat, f° 42 v°];

L'acte de 1664 est une cense (mise en location) passée à Pierre Grosgonin et signée par le notaire Bonifax. Cet acte est lié à une obligation pour ledit seigneur, contre Roland Grosgonin de Cheysery, habitant au comté de Bourgogne, promettant d'acquitter les dettes de Pierre Grosgonin, son fils, du 7 novembre 1669, signé Bonifax, notaire, dans laquelle est jointe une obligation pour ledit seigneur, contre Pierre Grosgonin, de la somme de 219 livres, du 16 mai 1664, signé par ledit Bonifax [Inv. Philibert Passerat, f° 44v]. Sans date, on connaît aussi "une liasse de diverses quittances faictes par le feu sieur de Bognes au nommé Jaquiot, granger de Surges" [Inv. Philibert Passerat, f° 45v].

D'autres actes (sommairement résumés) sont passés : une cense à "Claude et Rolland Mathieu dit L'Isla (peut-être une allusion au hameau des Iles, à Champfromier, où les Mathieu sont nombreux), habitantz aux Montagnes de Chastillon, en date du 18 novembre 1672", signé Vanel, avec prix du bétail (cheptel, repris et délaissé au moment du bail) qui sera dû (à la sortie) et 4 vieilles censes ; une promesse en faveur dudit seigneur, contre Roland Michod [Mathieu ?] Lisla et Jeanne Juillard, mariés, de Cheysery, demeurant à Surges, de la somme de 200· livres, et certaine quantité de beurre et de "fourmage (fromage)", du 10 juillet 1673, reçue par Bonifax ; et un arrêté de compte avec Claude Mathieu Lisla, habitant en la montagne sus Chastillon, du 1er novembre 1676, reçu Vanel [Inv. Philibert, f° 44v]. Habituellement le "bétail" comprenait une paire de bœufs permettant la culture de l'exploitation. Par ailleurs, les beurre et fromage impliquent que des vaches (et chèvres ?) étaient présentes.

En 1690, d'autres grangers sont connus par le baptême d'une enfant née en cette grange. Estiennette Moine, fille de Claude Moine, "granger de Sourge" natif de Chézery, et d'Estiennette Maurier, est baptisée à Ardon le 1er décembre 1690.

En 1694, dans l'inventaire après décès de noble Philibert Passerat (ne comportant pas moins de 143 pages écrites...), figure un descriptif sommaire. Cette Granges de Surges est alors dite abergée (variante de vente), puis tenue et possédée par honnête Joseph Janin de Châtillon, avec celle du Pré Jantet, sous la rente annuelle de 84 livres, par acte du 23  février 1691, reçu Cheval notaire [Inv. Philibert, f° 43v]. Le paiement sous forme de rente n'en est pas encore achevé, ce qui justifie que cette grange figure encore dans les biens inventoriés : "S'ensuivent les fonds et immeubles despendantz de la grange de Surges, situé sus la montagne de Chastillon, appartenantz audict seigneur de Bognes à présent tenus et possédéz par honneste Joseph Janin dudict Chastillon : "Une piéce de terre et pré, contigus l'un à l'autre, contenant en terre, trois jornaux [0,88 ha], en pré, cinq seytoréez [1,44 ha] ; dans laquelle pièce est construicte une petite grange et un estage à habiter, couvert à travaillons ; et dans la mesme pièce est contigüe et enclavé une forestz de bois chesne (chêne) et exertz contenant environ cinquante journaux [14,74 ha], se confinant le tout jouxte les arpages communs des habitantz de Chastillon du levant (à l'est), le chemin tirant à la montagne, et pré et terre de Roland Sage du couchant (à l'ouest), le chemin tendant à la montagne du vent (au sud), et le nant (ruisseau) de la Crotaz de bize (au nord)" [Inv. Philibert, f° 70].

Suurges
Surges, proche du gibet (en haut à gauche)

 

Surges est mentionné sur la carte de Cassini (vers 1757), avec à proximité un symbole en forme de trépied signalant une "Justice maison" (gibet). On pourrait penser que, s'il est vrai que l'on peut profiter des hauteurs de Surges d'une vue panoramique remarquable, l'inverse est vrai aussi, et qu'un pendu exhibé à cet endroit aurait été visible de loin, et aurait donné à réfléchir à ceux ayant de mauvaises intentions... Mais, il n'en est rien concernant la localisation, l'échelle étant petite, ce symbole de haute justice se rapporte en réalité aux fourches patibulaires situées non loin, au bien dénommé lieu-dit Les Fouches (en face de La Félicité), en bordure de l'ancienne route des diligences.

Comme le propriétaire de Surges sera un François Rochaix en 1832, on peut légitimement penser que sont des ancêtres de cette famille qui étaient déjà propriétaires et taxés au rôle de tailles de Châtillon, dès 1763 et jusqu'en 1786. On relève ainsi un **Pierre Rochaix (qui semble bien le père de François, mais toutefois demeurer à la Rochettaz) taxé (modestement) de 10 sols en 1763 (art. 53), de 10 sols 6 deniers en 1781 (art. 73), de 10 sols 5 deniers en 1783 (art. 74), et à nouveau de 10 sols 6 deniers en 1786 (art. 74). A partir de 1781, un Jean-Baptiste Rochex (un fils, un frère ou un cousin ?), est imposé à l'article suivant, encore plus modestement (7 sols 11 deniers en 1781 et 1783, et 8 sols en 1786) [AD01, C 805b, 819, 825 et 836]. Positionnée dans les rôles précédents à peu près au même emplacement, une veuve Donzel pourrait les avoir précédés dans la même grange, qui alors aurait été vendue après son décès...

** Pierre "Rocher" et Françoise "Rocher", ont une fille Marie-Josèphe née le 9 décembre 1746 à La Rochettaz, montagne d'Ardon [Vue 41/48].

 

Les propriétaires depuis 1832

Signalons d'abord la naissance en 1813 à Surges d'une Marine Rostan, fille de Joseph Rostan et de Jesephte Blanc, le père étant dit cultivateur, mais qui n'est probablement qu'un fermier exploitant.

En 1832, l'état des sections, complétant les plans napoléoniens, précise que concernant la grange de "Surges" (maison-bâtiment B 1483 de la feuille de plan B6, avec les sol et cour de 530 m²), le propriétaire est François Rochaix, y habitant. Ce François est fils de Jean-François et de Claudine Marie Ancian (mariés en 1778 au Grand Abergement) ; il épouse Josephte Merme, dont deux enfants, Sophie et Auguste, nés à Surges en 1825 et 1830. Quant à Jean-François, il était né vers 1752 à Ardon, décédé en 1850 à Châtillon, âgé de 98 ans, fils de Pierre et de Françoise Rochaix.

Les registres de propriétés, permettent de connaître les propriétaires successifs suivants durant plus d'un siècle. Pour les bâtiments, ils permettaient de calculer l'imposition sur les "ouvertures" (portes, fenêtres, lucarnes donnant sur l'extérieur), en vigueur depuis la loi du 4 frimaire an VII (24 novembre 1798) et qui ne fut abolie qu'en 1926. Ainsi on y retrouve ce même François Rochaix, avec la précisition que sa maison-bâtiment, est située "A Surge", et possède 7 ouvertures fiscales. Elle est fiscalement transmise en 1879 à son fils Louis Anthelme Rochaix (né le 3 septembre 1814 à Châtillon, époux Françoise-Catherine Buffard), et la maison n'est alors plus donnée que pour 4 ouvertures [case 521]. Notons que Louis Anthelme possède aussi la grange de Grany.

Un plan de partage de la grange et des terres avoisinantes entre les frères et sœur Rochaix, avec leurs 4 signatures, est produit sous seing privé le 15 novembre 1894 [Archives privées]. L'ensemble des bâtis passe ainsi à Jean-Louis Rochaix, tandis que la grange du Grany était fiscalement démolie depuis 1889. Jean-Louis, qui deviendra douanier à Mijoux déclare Surges fiscalement démolie en 1934 [case 217].

Le cadastre révisé et le registres des propriétés de 1972 redonnent vie à de vieilles granges avec Hubert Dreyer (n° 171), exploitant agricole né en Suisse, devenu propriétaire des granges de Surges et de la Teppe, et de l'habitation de La Félicité, ainsi des parcelles agricoles voisines, aux Fourches et à La Combe, pour un total 21 parcelles, toutes dans un environnement de proximité. Toutefois Hubert n'est d'abord que nu-propriétaire de Louis (Louis Claude Dominique), son père (né le 29 janvier 1888 à Fribourg, Suisse), ingénieur, directeur d'usine, retraité demeurant villa Germain, Impasse Brive, à Villeurbanne (Rhône). Louis, ou ses héritiers, sont mentionnés pour avoir effectué des travaux d'augmentation de la Teppe des Fourmis (B 1505) en 1958 et 1963, et avoir acquis en 1927 la maison (B 1580) de Sur la Crotte.

La feuille de plan de 1972 (B 6) montre que la maison de Surges (devenue la parcelle B 1002 de la feuille B6) n'est plus que la moitié de celle de 1832.

Surges Surges
Comparatif des plans de 1832 et de 1972. La maison de Surges est beaucoup plus petite en 1972

 

Les recensements de population depuis 1841

Le premier recensement de population archivé est celui de 1841. Au "hameau d'Ardon", mais de toute évidence à Surges, sont alors recensés 6 personnes, et d'abord *François Rochaix (né vers 1782, âgé d'environ 59 ans), cultivateur, chef, veuf (de Josephte Merme). Trois enfants sont présents, Françoise (environ 29 ans), Michel (14 ans) et Auguste Rochaix (11 ans). Sophie Besson (qui serait une petite fille âgée de 3 ans, née à Izernore en 1839, fille d'une Marie Rochaix), est dite domestique ! Jean-François Rochaix (91 ans), père et ayeul des précédents, veuf (Ancian), termine la maisonnée.

*François "Rocher" est effectivement né le 29 décembre 1782 en la "montagne d'Ardon", et fut baptisé le lendemain en l'église d'Ardon, fils de Jean-François et de Claudine-Marie Ancian, avec pour parrain François Ancian, et marraine Françoise Carrier [En ligne, vue 11/62]. On verra qu'il décèdera en début d'année 1872.

En 1846, toujours en présumant qu'il s'agit de Surges, la maisonnée comprend 9 personnes, sans grand changement, sauf d'abord que Jean-François est alors en position de chef de ménage (environ 96 ans), propriétaire. On voit aussi que Louis (Louis Anthelme, fils de François), a rejoint la maisonnée en compagnie de Françoise Buffard, sa femme, et Alexandre, leur fils âgé de 2 ans. Sophie est toujours présente. Scolastique Dujoux est une domestique âgée de 18 ans. Jean-François décèdera le 28 février 1850 à Châtillon, presque centenaire, âgé de 98 ans.

En 1851, cette fois étant bien spécifié que c'est à Surges, il n'y a plus que 3 personnes, François Rochaix (69 ans), son fils Auguste (21 ans) et une domestique, Claudine Magnin (38 ans).

En 1856, la maison se repeuple, et se recompose, avec 8 personnes. Si François (74 ans) est toujours chef de ménage, Louis et sa famille sont revenus (précédemment fermier demeurant rue Astier). Auguste est toujours là, tandis que la nouvelle domestique est Marie Polaillon (17 ans).

En 1861, Louis Anthelme est devenu le chef de ménage, hébergeant son père, Auguste et une nouvelle domestique.

En 1866, bien que dits demeurer à "la Rochette" (voisine), on retrouve les mêmes (sauf que François, 84 ans, a repris la première position de chef de ménage, qu'une fille de Louis est née, et qu'une nouvelle domestique est présente. Le 20 janvier 1872, François Rochaix, veuf de Josephte Merme, cultivateur âgé de 89 ans, décède à Surges.

En mai 1872, à nouveau redits correctement demeurer à Surges, Louis Rochaix et sa famille (7 personnes, dont une domestique) occupent la maison.

En 1876, la maisonnée de Louis ne compte plus que 4 personnes, dont une domestique.

En 1881, dits demeurer en un écart de la montagne, la maisonnée de Louis compte 6 personnes, avec Jean-Louis, son fils revenu, et deux domestiques (un homme et une jeune fille).

En 1886, l'écart comprend 6 personnes, dont la famille de Jean-Louis, marié avec Céline Gaillard, et Joseph Archidurel, un domestique natif de Lyon.

En 1891, en "la ferme de Surges", la famille de Jean-Louis s'est agrandie, et maisonnée compte 9 personnnes. Louis Anthelme Rochaix décèdera à Surges, le 19 mai 1893, cultivateur né à Surges et âgé de 78 ans. Le 22 décembre 1893, sa veuve, Françoise Catherine Buffard (fille des feux Gabriel et Julienne Durafour), décède aussi à Surges, rentière, âgée de 74 ans.

En 1896, la maison "En la Montagne" ne dénombre plus que 7 personnes, la seule famille de Jean-Louis, et à nouveau le domestique Archidurel. C'est donc lui qui a gardé la maison lors du partage.

En 1906, Jean-Louis est visiblement veuf, avec une dernière fille âgée de 7 ans. Le domestique Archidurel (55 ans) est toujours présent.

En 1911, dernier recensement où Surges semble habité (avant la reprise par Guy Dreyer), il n'y a plus de domestique pour accompagner Jean-Louis Rochaix.

 

Sources : AD 01, Cadastre (en ligne et sur place). Cliché : G Lancel

Publication : Ghislain Lancel.

Première publication le 24/09/2025. Dernière mise à jour de cette page, le 28/10/2025.

 

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