Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Canal de drainage souterrain
de la Malacombe (Inédit)

La Malacombe, Mala-Combe, présumée Mauvaise combe du fait de l'eau qui s'y accumulait en abondance excessive, est une aire qui se trouve à la sortie du hameau du Bordaz de Champfromier, entre la maison qui est désignée par ce nom et les ruines de Barbouillon. Ce Barbouillon, autre toponyme qui semble bien lié à l'eau, est pour les uns l'onomatopée du glou-glou, du bouillon de l'eau, tandis que d'autres affirment que la mémoire orale dénommait ce lieu le Goyon, autrement dit la Gouille, ce terme désignant une petite mare qui ne s'assèche jamais, et qui nous ramène aussi à l'eau...


Vue plongeante depuis la source qui inondait la bien nommée Mala-combe !

De l'eau, oui, il y en a bien, témoin ce trou de plus d'un mètre cinquante de profondeur signalé par quelques rubans retenus par quatre piquets (voir ci-dessus et ci-contre). Ce trou est en fait une source, une source intermittente, presque tarie de nos jours. Par contre Gilbert Blanc, dont toute l'enfance s'est passée au Bordaz, se souvient qu'aux moments des fontes de la neige, et en plus encore si des pluies violentes s'étaient abattues sur la commune dans les jours précédents, un véritable petit geyser d'eau jaillissait dans les airs, au grand ravissement des enfants. Il y a bien longtemps que ce phénomène ne s'est plus produit, pour cause, les prairies ne sont plus fauchées en totalité et les racines des broussailles envahissant peu à peu les abords des terrains, retiennent et absorbent l'eau en profondeur.

Même si ce n'était qu'un petit geyser, on a peine à le croire aujourd'hui, et pourtant dès le début des années 2000 des engins agricoles ont fait chanceler des pierres, mettant à jour en aval de la source-trou un véritable canal souterrain de drainage, canal orienté suivant la pente naturelle du terrain allant de cette source-trou jusqu'à un bosquet de frênes (situé à droite quand on regarde la maison depuis ces trous).

 

Cette ouverture mise à jour du canal de drainage des eaux se trouve cachée dans le pâturage, à environ 40 mètres du trou de l'ancien geyser en direction du bosquet. Le canal est réalisé en grosses pierres, parfaitement assemblées en un conduit souterrain de grandes dimensions (environ 50 centimètres de hauteur intérieure). Vraisemblablement ce canal partirait du trou-source, où il aurait été obstrué de longue date par la terre et les caillasses charriés par l'eau, et se poursuit-il sur une longue distance, cette fois sans être obstrué, un double-mètre y pénètre sans aucune difficulté à l'ouverture mise à jour. Les quelques dalles supérieures maintenant visibles en surface peuvent avoir de grandes dimensions (1,20 mètre de longueur pour la plus grande). Cette partie apparente du canal est connue depuis plusieurs années, mais elle était prise pour un autre trou-source (comme on en connait un autre au niveau du premier, non loin de celui-ci mais à une terrasse supérieure). A l'endroit du canal découvert, une mère renarde y avait élevé ses petits voici quelques années.

On ne sait pas de quand date cette canalisation en pierres sèches, car personne aujourd'hui n'en avait plus connaissance. Toutefois elle ne surprend pas Gilbert Blanc dont les parents en avaient reconnu des longueurs considérables à Chézery. La raison  : "Un mètre carré est un mètre carré" ! Les terres cultivées étaient jadis préservées comme on ne l'imagine plus de nos jours et il n'était donc pas pensable de laisser l’eau s’écouler en surface, privant ainsi les paysans de quelques mètres carrés de culture, ou pire encore les mettant dans la crainte d'une production risquant d'être emportée par les eaux... De fait en cette Malacombe était encore labourée il y a un demi-siècle et ensemencée en céréales (blé, orge ou avoine). Le labourage était peu profond, ainsi qu'en témoigne la petite vingtaine de centimètres séparant le sol cultivé de la face supérieure des dalles du canal mises à jour. Durant la Seconde Guerre Mondiale, même les pentes abruptes du remarquable mamelon voisin de la maison furent labourées. On y cultiva de l’œillette, une oléagineuse produisant une huile de substitution bien utile en temps de guerre. Cette plante nécessitant un fort ensoleillement trouvait là un terrain très bien exposé.

Les surprenantes dimensions du conduit donnent une idée de l'énorme quantité d'eau qui pouvait rejaillir jadis en cette combe. Il y a quelques décennies, canal déjà bouché, surplus d'eau arrivant au bas de la cuvette ou remblai bloquant l'écoulement, on ne sait, mais les adultes se souviennent qu'étant enfants ils patinaient sur une mare gelée de 50 centimètres de hauteur se trouvant à l'arrivée du canal souterrain, au niveau du bosquet de frênes. On distingue encore parfaitement de nos jours le lit torrentueux qui poursuivait sa descente vers les habitations du Bordaz, passant sous le garage de Félix Ducret, traversant la route dans un conduit (où se cachèrent parfois les habitants durant la dernière guerre lorsque les Allemands se montraient à proximité), coupant ensuite au virage de la route de Communal, et passant derrière l'immeuble Ducret-Gaucher où il fut canalisé dans les années 1990, avant de rejoindre la Volferine.

 

Une crue spectaculaire et qui aurait pu être dramatique eu lieu quelques jours avant le corso-fleuri, le 27 juin 1975. A cet instant, le temps était beau, sec. Fifi (Félix Ducret) se trouvait avec son jeune fils Didier à la porte de son garage au Bordaz, celui sous lequel passe la conduite. Soudain une masse considérable d'eau s'écoula dans cette canalisation lui passant sous ses pieds, déborda et aussitôt s'engouffra dans le garage par la fenêtre arrière, remplissant le garage d'eau en un instant jusqu'à hauteur du toit de la voiture ! Un congélateur qui se trouvait là fut emporté et se retrouva sur le capot de la voiture ! Heureusement la porte du garage était ouverte et les observateurs interloqués ne furent pas emprisonnés dans leur garage, sinon.... Les branches mortes, des bois de chauffage entreposés là et des caillasses charriés par les eaux avaient bien vite bouché la canalisation passant sous le garage et c'était donc par la fenêtre arrière qu'elles pénétraient maintenant. Un léger mur situé à l'arrière du garage fut aussi rapidement emporté et les eaux boueuses traversèrent la route du Bordaz pour pénétrer aussitôt dans la maison d'en face jusqu'à une hauteur d'un mètre environ, les occupants sortant par les fenêtres ! Il fallu deux jours entiers pour déblayer le lit du ruisseau et nettoyer la chaussée et les dégâts en aval. Des bois avaient étés charriés jusqu'au Pont-d'Enfer ! Sur le trajet (après avoir recoupé la route de Communal au virage, en devanture de l'actuelle maison Decurninge) un muret construit là pour y entreposer le fumier de la ferme d'alors avait également été balayé par les eaux ! Quelques jours après, l'émotion passée, tout revenait dans l'ordre. La voiture de Fifi, mise à sécher au soleil, repartait sans autre intervention. Le mur situé à l'arrière de son garage fut reconstruit plus solidement (sans participation des assurances...) De nos jours, un mince filet d'eau passe à nouveau sous le garage... Evidemment personne n'avais prévu cette spectaculaire crue, mais elle venait bien de la Malacombe. Toutefois, et même après si peu d'années, si pour les uns il faisait beau, du moins au moment de la venue des eaux, pour les autres il avait plu fortement depuis plusieurs jours et l'on signalait même plusieurs inondations locales. Quoi qu'il en soit, il est présumé que la dite source-trou intermittente est aussi en connexion avec les lointaines réserves d'eau se trouvant dans les grottes situées sous les Avalanches et qu'en ce mémorable jour de 1975, une digue naturelle d'une retenue souterraine s'est rompue libérant soudainement des masses considérables d'eau en des flots dévastateurs...

 

Additif (26/09/12). De mémoire orale, on se souvient d'un effondrement local de terrain dans la pente entre Nerban et Barbouillon. A la surprise générale, au fond de ce trou d'environ deux mètres de profondeur, on y voyait couler de l'eau ! Nul doute que c'est cette rivière souterraine qui rejaillit, quand elle est suffisamment pleine, entre le Bourbouillon et la Malacombe !

Voir le conduit en eau, début janvier 2012.

Remerciements : Gilbert Blanc (découverte du canal et commentaires), Fifi Ducret (Félix Ducret-Nance, souvenirs du débordement), Jean Coudurier (exploitant agricole des lieux), Georges Richerot (additif), Gilles Moine (archives de la Tribune Républicaine, édition du 3 juillet 1975). Crédit photographique : Ghislain Lancel (26/04/10 et vue générale du 1/05/10).

Première publication le 2 mai 2010. Dernière mise à jour de cette page, le 19/09/17.

 

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