Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Abergement de Chalam (1439) [Inédit]

L'abergement de Chalam aux Montangers en 1439, et son renouvellement en 1565 nous sont connus par une copie d'acte inédit, le manuscrit 168 provenant d'un fonds inédit privé. Le contrat de 1439 intervient assez naturellement après la délimitation générale de la terre de Nantua réalisée par son prieur Humbert de Marest en 1433.

Abergement de Chalam en 1439

Certaines municipalités, comme celle de Champfromier, ont cette chance inouïe d'avoir une manne financière très substantielle, du fait que leur commune possède à titre communal une très grande superficie de forêt sur son territoire. Bien que d'une superficie bien plus modeste, 179 hectares toutefois..., la commune voisine de Montanges offre cette particularité supplémentaire que sa forêt communale ne se trouve pas sur son territoire, mais sur celui de Champfromier ! D'où provient cette particularité ? Il faut remonter très loin, au XVsiècle, pour en trouver l'explication. En quelques mots, la voici. A l'époque, la terre de Champfromier, tout comme celle de Montanges et de bien d'autres paroisses, relevait du prieuré de Nantua. En 1439, le prieur était Humbert de Mareste, lequel mourut en 1465 en son château... de Montanges ! Dès lors, pas étonnant que ses faveurs fussent pour ses paroissiens de Montanges, il leur abergea (terme signifiant un don à une communauté) une très grande parcelle sur... Champfromier ! Mais cette vue n'est que celle d'aujourd'hui. A l'époque on pouvait seulement dire que le prieur avait donné sa préférence aux Montangers plutôt qu'au Champfromérands pour bénéficier d'une terre se situant à l'extrême nord-ouest des terres de Nantua. Peut-être même que ceux de Champfromier avaient refusé, considérant alors comme trop lourds les désavantages, comme les frais immédiats d'introge et ceux futurs de servis et autres dîmes...

Localisation actuelle et en 1833

Les documents actuels de l'ONF permettent de situer rapidement la parcelle appartenant à la commune de Montanges, parcelle couramment dite "Forêt de Montanges", même si à l'origine cette parcelle était bien davantage une aire de pâturage que forestière. La parcelle est d'une superficie de 179,17 hectares et couvre des cantons dénommés Magras, le Ramble, Arête du Tamiset, Arête des Ponts, Ramas et Chalame. La forme globale est celle d'un losange de grand axe allant de la Borne aux Lions jusqu'au nord de Sapelette, et de petit axe reliant les sommets du Tamiset et du Crêt de Chalam.

Les plans napoléoniens et l'état des sections de 1833 permettent de relever facilement les possessions de Montanges il y a déjà bien plus d'un siècle et demi. C'était pour l'essentiel la parcelle 66, d'une aire de 169 ha 18 a, dont la nature était alors constituée de bois de sapin (de qualité variant de 2 à 4) pour les 4/5 de la surface et de pâture pour le 1/5 restant (le tout pour un revenu estimé à 516 francs de l'époque). La parcelle est si grande qu'elle ne contient pas sur une seule feuille de plan. Pour l'observer dans son ensemble, il faut donc consulter (en mairie ou sur le site web des Archives de l'Ain), les feuilles A2 et A3 (tourner la première de 115° pour retrouver le Nord dans sa position habituelle..., et la seconde de 20°). Cette parcelle, dite sur l'état "Montagne de Chalame", contient le Tamiset (parcelles 67 et 68, dont un bâtiment), ainsi que la "Grange de Chalam" (parcelles 69 à 71, dont une maison disposant de 3 ouvertures, donc probablement un porche et deux fenêtres). L'aire totale est de 177 ha 55 a 40 ca, donc très proche des 179 hectares actuels. Par rapport aux limites communales actuelles, ce lot ne recouvre pas l'ensemble de la partie nord du territoire de Champfromier, il délaisse un grand triangle au sud-ouest de la Borne aux Lions (parcelle 72, dite du Nerbier), à l'est les étroites parcelles des Magras et des Ramas (respectivement au nord et au sud du Crêt de Chalame), et est délimité à l'ouest par la Combe d'Evuaz.

Abergement de la "Montaigne de Challamoz" en 1439

La copie du renouvellement de l'abergement de la "Montagne de Challamoz" aux Montangers en 1565, on dirait aujourd'hui des alpages de Chalam, reprend sur une dizaine de pages l'abergement original de 1439 ! En voici le résumé :

Par cet acte du 3 mai 1439, Humbert de Mareste, prieur de Nantua, abergeait à Jaques de Loveyrier, François Leydu, Pierre Bussod dit Daval, Pierre Bussiod alias Gérard, Amé Paget et autres de la communauté et paroisse de Montanges, et aussi à toute la communauté universelle de Montanges, leurs héritiers et successeurs, des terres et "prés pasqueraiges", paturages, "excertz" et bois situés en la "Montaigne de Challamoz". L'abergeage était une concession faite à perpétuité par un seigneur à une association de communiers, moyennant un droit d'entrée, l'introge, dont le montant correspondait à la valeur du bien, et une redevance annuelle, le servis, taxe en général modique destinée à maintenir les liens de dépendance. On pense que l'abergeage résulte d'une diminution de l'effectif des convers, ces cadets de familles qui devenaient moines de bas rang chargés de l'exploitation manuelle des terres, attirés par d'autres horizons (essor des villes, etc.) Le terme de montagne, surtout utilisé en région jurassienne, était l'équivalent du terme d'alpage, espace de pâturages situé juste au-dessus des forêts. Ainsi, la "montagne de Chalamoz", n'est pas limitée au Crêt de Chalam actuel, mais comprend toute l'aire de pâturage qui l'environnait jusqu'à la Combe d'Evuaz actuelle. Les excerz (essarts) désignent des terrains défrichés, sans souches, cultivables.

Les deux parcelles abergées aux Montangers, dites provenant des mandement et terroir de Montanges, sont à situer dans le losange décrit ci-dessus, actuel territoire de Champfromier, mais sans aucune mention de superficie et avec des lieux-dits en partie oubliés, il est difficile de les positionner avec certitude. On verra toutefois, par la vente de deux parcelles en 1636, que le domaine initial était plus grand que le domaine actuel, incluant les Nerbier et Ramas, la possession des Nerbier sera d'ailleurs précisée en 1565. La première parcelle abergée en 1439 est désignée par ses confins : "du lieu dict le Cunillact jusques en l’hault du Tamiset tendant vers le Pralet, et de là jusques à l’Encrenaz, et aussi de ladicte Encrenaz par l’hault du mollard de Challamoz". Elle engloberait donc une garenne (du latin, cunilus, lapin), le sommet du Tamiset, l'Enquerne et le Crêt de Chalam (ou l'actuel Mollard, commune de Chézery). Histoire complexe, cette parcelle appartenait à trois frères Mathieu de Forens, et avait été "rendue" par l'abbé de Chézery (aux terres de Nantua)...

La seconde parcelle est de description plus détaillée, et fait référence aux points cardinaux de l'époque, de la part du vent pour le sud, de la bise pour le nord et du couchant à l'ouest : "en ladicte Montaigne de Challamoz, dans les confins qui s’ensuyvent : et premièrement de la part du vent descendant de la Montaigne ou Jou Noyre par les Pierres ou Longues et tendant au nant de les Ramas, et de là montant par ledict nant de la part du vent audict Mollard de Challamoz, en[c]los icelluy Mollard, tirant tousjours de la part du levant par le lieudict l’Encrenaz de Challamoz et droictement par le nant des Lambrusières jusques à la Vy ou chemin des Croix, et devers la bise, par ladicte vy ou chemin des Croix jusques à la Montaigne Noire ou Jou Noyres, et du costé du couchant à la Creste des Nerbiers tendant à l’Encrenaz et là, à la Roche du Buyset".

Concernant la contrepartie financière à l'abergement, on relève le paiement annuel au prieuré de 3 livres de cire, au poids de Nantua, plus 15 deniers gros de Savoie à chaque mutation de prieur en amortissement de la mainmorte et 50 florins d'introge. Là encore le poids du passé est présent par la diversité des unités (poids de Nantua, monnaie de Savoie, florin de poids commun), et par le cas particulier d'un pré inclus dans les confins et préalablement vendu aux Montangers, et dont est inclus le gros de servis annuel.

Les Montangers pourront posséder, vendre et "disposer à leurs bon plaisir et volonté" de ces terres, au sauf toutefois... de dix réserves :

[1°] Le Mollard de Challamoz demeure et appartient audit de Mareste et à ses successeurs par plein droit, et pourra construire, aller et venir avec chariots et chevalerie ;

[2°] Chaque fois que la communauté de Montange gardera ses bœufs dans les pâturages, elle devra aussi en garder six du prieur, mais ce sera à ses frais s'il y en a d'autres ;

[3°] Les hommes de la communauté de Montanges devront obéir et obtempérer en tout aux officiers du prieur ;

[4°] Le prieur ne pourra faire paître que son propre bétail, sans en donner de licence à autrui ;

[5°] Personne de pourra mener de vaches, ou faire "vacherie", durant le temps que la communauté de Montanges y gardera ses bœufs, à moins de son consentement ;

[6°] Personne ne pourra conduire d'autres bœufs, vaches ou animaux en dehors des siens propres, sous peine de 25 sols Genevois d'amende ;

[7°] Aucune personne de communauté de Montanges ne pourra conduire des bœufs, vaches ou autres sans le consentement de la dite communaulté ;

[8°] et de même pour cultiver ou défricher ;

[9°] Ils devront respecter l'usage des communs précédemment abergés par le prieur à François Roch, Jehan Meynier et autres ;

[10°] Ces clauses ne changeront en rien les droits de certains hommes du Val de Chézery ayant dans lesdits confins certains prés en abergeages donnés par des prédécesseurs du prieur, et qui payent chaque année le cens ou un tribut à l'Eglise de Nantua.

Cet acte avait été passé, reçu et signé par maître Humbert Bertrand, pour lors notaire public et juré de la cour de Nantua, le 3 mai, indiction 12  et an après à la nativité notre seigneur [commençant, en Savoie, à Noël], courant 1439.

Commentaires

Comme on le ressent à travers ces nombreuses restrictions, au milieu du XVsiècle ces prés et pâturages de la Montagne de Chalamoz avaient déjà été exploités de longue date, et plusieurs cas particuliers alourdissaient déjà les clauses de cet abergement. De manière étonnante, l'ensemble de ces deux parcelles abergées étaient déjà dites des mandement et terroir de Montanges avant ce premier abergement de 1439. Le pâturage des bœufs est prédominant. Les vaches ne sont tolérées que si elles ne nuisent pas. La forêt, l'exploitation des bois, sont à peine évoquées. La sous-traitance n'est pas admise, ni pour le prieur ni pour les Montangers.

Quelques lieux-dits sont déjà des références, Chalam, le Tamiset, les Ramas, le Nerbier, etc. Champfromier n'est jamais cité, et la Combe des Vua n'est pas mentionnée dans cette première partie de l'acte. On sait toutefois que cet abergement aux Montangers fut renouvelé en 1565, et que les habitants de Monnetier eurent aussi un abergement, pour la Montagne de Choufex, accordé par le même prieur, trois jours auparavant ! Il n'est donc pas exclu de penser, même si l'on n'a plus trace de l'acte, que les communiers de Monnetier eurent aussi leur abergement en 1439...

On remarquera que malgré l'abergement, diverses taxes restent présentes, sans compter que le prieur bénéficie en plus du pâturage gratuit de six bœufs, enfin que le droit de construire n'est pas accordé, obligeant les Montangers et leurs bêtes à redescendre chez eux chaque hiver (ce qui signifie que l'occupation humaine ne fut que progressive, et d'abord saisonnière). Il manque aussi le droit de cultiver !

En 1447, une contestation éclatera entre ceux de Montanges, dont certains avaient pris des aisances particulières sur des pâquerages et communs, au préjudice de la communauté. Après "arbitrage", la communauté l'emportera [Nantua, par P. Blanc, p. 279 (1447, deuxième paragraphe)]. Humbert de Mareste renoncera à son titre de prieur l'année suivante 1448, au profit de son neveu.

Des désagréments persisteront toutefois et feront l'objet de doléances qui obtiendront en grande partie satisfaction lors du renouvellement de l'abergement en 1565 (à suivre...)

Publication Ghislain Lancel, inédit       

 

Voir la transcription intégrale du Mss 168 (pages 1-10)

Récapitulatif des amodiations de Chalam.

 

Remerciements : Dr Jean-Luc Boucher, Mairie de Montanges, ONF. Le manuscrit 168 fait partie du fonds Delaville.

Première édition de cette page, le 7 août 2009. Dernière mise à jour le 4 novembre 2009.

 

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