Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Pierre à sel...
(Rue du Vieux-Bourg)

 

Le hasard d'une promenade, une ombre portée par un soleil estival et un œil aux aguets font parfois voir sous un nouveau jour ce que l'on avait vu cent fois sans en prendre conscience ! Il en va ainsi de la "pierre à sel" de la rue du Vieux-Bourg à Champfromier, présumée témoigner de la présence passée d'un petit grenier à sel ou d'un ancien logement de gardes de sel...

Une pierre à sel à Champfromier ?

Cette calotte sphérique, ici de petite taille (diamètre allant de 19 à 22 cm, épaisseur 5 cm), est caractéristique des Greniers à sel de l'Ancien régime. Mais il est important de préciser que de nombreux bossages rencontrés en France, et ailleurs dans le monde, n'avaient toutefois qu'une fonction décorative.... Les vraies pierres à sel étaient un signe de reconnaissance de l'entrepôt, comme les vieilles enseignes en fer forgé ou nos enseignes lumineuses actuelles.

Rappelons que la gabelle, impôt en sel, ne cessa qu'à la Révolution. Le Roi de France avait seul le droit de vendre du sel. Chaque foyer devait s'acquitter d'un achat imposé en sel dans le royaume, même si les besoins pour la conservation de la viande étaient inadaptés, sachant aussi que le sel de contrebande était considérablement moins cher...

Le vieux Champfromier retrouvé ?

La publication de Debombourg sur Champfromier signale qu'en 1758 fut établie en ce village la brigade des gardes. Il ajoute entre parenthèses "douaniers", mais c'est peu probable puisque la zone libre ne sera créée que bien plus tard. Il s'agit certainement de gardes de sels, comme on en trouve partout en France, et en particulier à Montanges dès 1688 [Debombourg, p. 36 et 16]

La présence de cette "pierre à sel" rue du Vieux-Bourg, contribuerait à positionner le vieux Champfromier, non pas rue de L'Eglise, ni bien sûr rue des Burgondes (la route n'y fut créée qu'en 1867), mais bel et bien sur les hauteurs, rues de la Fruitière et du Vieux-Bourg. Même si cette pierre a pu être utilisée en réemploi, de par sa fonction il est cependant difficile de penser qu'elle puisse provenir de cet hypothétique monastère qui aurait donné son nom au hameau de Monnetier, ainsi qu'on l'entend couramment dire en justificatif de toutes les pierres taillées de Champfromier !

Il y a fort à croire au contraire que cette pierre a toujours été présente à l'endroit où elle est actuellement, ou à proximité immédiate. Une ancienne cure aurait d'ailleurs été située juste en face de ce corps de garde ou "grenier à sel". On ne sait que peu de choses des anciennes église ou chapelle primitives de Champfromier mais il n'est donc pas exclu qu'une première église fut aussi située en ce quartier... Ce qui est certain c'est qu'en ce Champfromier-le-Haut, des pierres de taille ouvragées anciennes se trouvent dans presque toutes les maisons sous des formes variées : encadrement de fenêtre en accolade, très nombreux encadrements de portes ou fenêtres biseautés, encadrement de porte avec blason estimé de la fin du XVsiècle, linteaux datés de 1539, 1589 et de 1596, base de pilier cylindrique en pierre, croix, niche intérieure à accolade, pilier de cheminée dans une ancienne pièce à vivre, pierres de remploi, etc. Ce quartier tranquille, même s'il fut certainement ravagé à plusieurs reprises par des incendies, et reconstruit avec ses propres pierres, est à n'en pas douter l'une des plus vieux de la commune de Champfromier, tout comme Monnetier.

Les pierres à sel des villages des environs, caractéristiques

La présence de l'ancienne frontière longeant la Valserine avait évidement incité à la contrebande pour du sel provenant de la zone voisine. En réaction, les postes de douanes et les greniers à sel devaient être relativement nombreux sur la rive droite de la rivière. On a justement connaissance de deux pierres (de douane et/ou à sel), pierres ouvragées de grandes dimensions à Lélex (diamètres 38 et 45 cm, épaisseur 9 cm), mises en valeur par la récente publication du Parc du Haut Jura et d'une troisième à Marnod (dite à sel), hameau de Saint-Germain-de-Joux, cette dernière étant beaucoup plus grosse que celle de Champfromier (cette dernière a été dérobée entre 2009 et 2014).

  
Les pierres à sel de Lélex...

et celle de Marnod, en haut au centre de la pierre d'angle (dérobée...)

Une publication par l'abbé Joseph Deladoue dans la revue Gorini fait référence à l'une des deux pierres de Lélex : "Après le traité de 1760, qui assurait à la France le territoire compris depuis le pont de Grézin jusqu'à Lélex, cette lisière était incorporée non pas au Pays de Gex, mais à celui du Bugey dont le chef-lieu était Belley ; et, comme chaque province, chaque pays, pour ainsi dire, avait ses douanes particulières, on établit un bureau à Lélex. Il était gardé par une sous-brigade composée d'un lieutenant et de trois employés, il était situé en-dessus de l'église, dans les maisons appelées Les Casernes (c'est même de là que vient le noms des Casernes). Dans le mur à l'angle nord des Casernes, on voit encore une pierre de taille qui offre une espèce de cône taillé en relief et ayant quelques cercles remarquables. Ce cône était la figure que devait avoir le pain de sel dont il était permis de faire usage. Tout sel qui n'offrait pas cette forme était sel de contrebande."

Sur les formes des pains, Diderot avait recueilli des informations précises : "Il y a neuf espèces de sel en pain ; & on les distingue par des marques particulières à chacune par leur grosseur & par leur poids. Tous les pains sont de forme ronde ; le dessous est à peu près convexe, & le dessus contient des marques distinctives. Les moules de chacune des espèces sont étalonnés sur des matrices qui restent au greffe des salines, & dont les originaux sont à la chambre des comptes de Dole." [Encyclopédie de Diderot, Tome 14].

Septembre 2016. Il me semble avoir trouvé une nouvelle pierre à sel, cette fois à Noirecombe (maison Rauss, en contrebas de la bergerie, mur Est).

 
Noirecombe

 

Une recherche prospective d'autres "pierres à sel" dans les villages et hameaux de la vallée de la Valserine a été proposée aux randonneurs des Amis des Sentiers (Bellegarde).

Compléments : La douane de Lélex et M. de Voltaire, dans la Revue Gorini (historique et péripéties, en particulier en 1760, lors de l'annexion à la France du Chemin des Espagnols, p. 419). Tabac, sel, indiennes... douane et contrebande en Franche-Comté au XVIIIe siècle, par A. Ferrer, 2002. Voir aussi, par exemple, l'ancienne saline d'Arc-et-Senans (Doubs), où certains murs furent ornés décorativement de ces calottes de pierres à sel.

 

Remerciements : Dr Jean-Luc Boucher (Pierre à sel de Marnod) ; Collection Patrimoine, Les Vallées de la Valserine et de la Semine (p. 16). Musée national des Douanes, Bordeaux. Crédit photographique : G. Lancel.

Première publication, 2009. Dernière mise à jour de cette page, le 10 septembre 2016.

 

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