| Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL |
Dans la forêt, une fois l’arbre coupé, il était ébranché. L’écorce était aussi retirée sur place, pour deux raison, la première c’est que les scieries n’étaient pas encore équipées du matériel adapté à cet usage, et la seconde est que pour tirer les troncs, ils glissent beaucoup mieux et demandent donc moins d’efforts lorsqu’ils sont lisses, ce qui est le cas de la grume sans écorce. De plus, immédiatement après avoir retiré l’écorce, la sève qui suinte en surface lubrifie la surface de contact pour le transport !
Il y a deux étapes dans le transport de la grume, le débardage et le corroyage. Le débardage est le transport du tronc, depuis son lieu d’abattage en forêt jusqu’à la route où il sera repris durant l’hiver. C’est pour ce travail que l’on utilisait la quemal (K'mal, k'mel).
Forgés, issus d'un matériau importé dans cette région, comme tout ce qui était en fer, ils avaient donc jadis de la valeur. On retrouvait ces accessoires, auxquels on ne prête même plus attention de nos jours, cités dans les inventaires après décès : "un comale double, autre simple, propre à tirer le bois" [Inventaire Juillan-Baron en 1628 (Arch. privées Ch. T., n° 12)], "2 cumales doubles et une autre cumale" [3E17461, Testament, n° 285 (2 septembre 1751, Inventaire testamentaire Tournier au Collet de Montanges)].

Les quemals étaient adapté au poids de la grume. Celui de la photographie ci-dessus est très gros (4,6 kg). Les petits était dits des quemalettes ! On introduisait à la masse le coin de fer de la quemal au centre d'un bout de la grume. La boucle était ensuite reliée à un système d'attache permettant au bœuf de tirer le bois.
Dans la pratique certains bois descendaient les pentes de la forêt par un moyen beaucoup plus rapide que d'être tiré par des bœufs, mais bien plus dangereux aussi, "le jet" (un couloir où le tronc écorcé était amené et qu'il dévalait ensuite à toute vitesse...) Mais dans tous les cas les bœufs étaient nécessaires, pour tirer les troncs en terrain relativement plat dans la forêt et pour les descendre depuis le plateau de la forêt de Champfromier jusqu'à la scierie du bas, au village : trajet au combien délicat, que ce soit par l'ancien chemin des Avalanches ou par celui du Pas-du-Bœuf, tous deux très étroits avec un très important dénivelé. Il fallait trouver un juste compromis entre une glisse des troncs facilitant le travail de l'équipage, et une retenue suffisante pour que la grume emportée par la pente ne vienne percuter l'arrière des bœufs au risque d'un très grave accident. Pour que les troncs ne roulent pas durant le transport, et en particulier dans les virages, un émerillon (voir photo) était placé dans la boucle du quemal, assurant ainsi une rotation de cet émerillon sur lui-même (et non de la grume).
Certains forestiers utilisent encore de nos jours des qu'malettes, par exemple en terrain très pentu pour éviter qu'un tronc recoupé à la base ne dévale dangereusement la pente. Une élingue risque de glisser tandis qu'en reliant par une k'malette ce bout de grume à un solide autre point d'encrage, il n'y a aucune risque !
Osons cette histoire, en Pays de Gex, qui a au moins le mérite de prouver que les anciens maîtrisaient bien leur vocabulaire, et savaient le transmettre ! Sur la place du village, un vieux et un jeune sont assis sur un banc. Un chien renifle une femelle, et... " Regarde, dit l'ancien au jeune, le v'la qui l'enq'mèle ! "
Et retournons pour finir à un passé bien plus ancien, et plus sérieux, l'existence de ces coins à charrier les troncs d'arbre, attesté dans la région dès les romains (Haut-Empire) [Musée d'Izernore, outils].
Remerciements : Gérald Di Giovanni (Don du 17/04/2009). Crédit photographique : Ghislain Lancel (19/02/2011).
Première parution, le 14 février 2011. Dernière mise à jour de cette page, 9 février 2012.