Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Paul Coutier (1909-1973), instituteur à Chamelet (69)

 

Paul Coutier a été pendant 32 ans l’instituteur du village de Chamelet (69). Il aimait tant Chamelet qu’il a choisi d’y reposer. Portrait de ce Chamelois d’adoption :


Paul Coutier,
32 ans en 1941

Paul [CI-7302], fils de Félix Coutier-Rey et de Marie Coutier, est né le 19 avril 1909 à Champfromier, petit village de la montagne jurassienne situé dans le département de l’Ain. François Paul Félix est le dernier enfant d’une famille de paysans. Il est élevé au hameau du Monnetier avec ses cinq grandes sœurs, le fils aîné de la maison étant mort à la guerre en 1918. Les conditions de vie sont difficiles en ce début de siècle, mais le jeune Paul fréquente l’école du village jusqu’à son départ pour Lyon où il intègre l’Ecole Normale d’Instituteurs en 1925. Peut-être a-t-il voulu suivre les traces de sa tante Marie-Eulalie qui fut dès 1885 la première institutrice de la famille….

A l’Ecole Normale de Lyon, Paul suit des études théoriques mais aussi pratiques dans les classes d’application. Le résumé de ces années mentionne un caractère « honnête, simple, sympathique, ouvert » une « bonne volonté soutenue » et « du bon sens ». Les deux premières années de sa carrière professionnelle (de 1928 à 1930) il les passe à Courzieu village au cœur des Monts du Lyonnais, où il obtient en 1929 son Certificat d’Aptitude Pédagogique. C’est ici aussi qu’il rencontre Pierrette Etiennette Rollin, couturière qu’il épousera en 1932.

En 1930, appelé sous les drapeaux Paul quitte Courzieu et rejoint le 99ème régiment d’infanterie alpine à Lyon fort Lamothe.

Malgré son désir de reprendre son poste à Courzieu, l’Administration ne l’entendra pas et le nommera successivement à Millery, d’avril à septembre 1931, puis à Savigny d’octobre 1931 à septembre 1932 et enfin à Chamelet où il arrive le 13 octobre 1932. Le même jour, Paul Coutier prend donc ses fonctions de maître d’école à Chamelet. Il occupe alors avec sa jeune épouse le logement de fonction situé au- dessus des classes.

L’école compte deux classes : celle des filles où enseigne une maîtresse et celle de Paul Coutier qui regroupe alors 25 élèves. Un rapport d’inspection de juillet 1933 indique 13 présents « ce qui explique bien des choses, notamment la désorganisation où se trouve la classe de M Coutier, lequel simple et modeste a par ailleurs toutes les qualités pour réussir à Chamelet »

La tâche est difficile mais Paul Coutier s’adapte et « jouit à Chamelet de la considération générale grâce à sa complaisance, sa ponctualité et son application » (Rapport d’inspection en 1934)

 

1939 : la guerre

Paul Coutier est mobilisé et quitte Chamelet pendant une année scolaire.

Il est affecté « dans le midi ». René un ancien élève raconte : « avant de partir il ne fumait pas, mais en rentrant oui, il nous disait qu’il s’était mis à fumer à cause des moustiques ». Quelques années plus tard, Régis évoque aussi ce penchant pour le tabac « A la sortie de l’école il me donnait quatre sous pour aller chercher des cigarettes chez la mère Brossette ; sa femme ne voulait pas qu’il fume alors il faisait ça en cachette. Il cachait son paquet sous la table de ping- pong sous le préau ; un jour, nous nous sommes amusés à lui enlever. En classe il a demandé à ce que les affaires soient toujours remises à leur place, nous avons compris le message »

A son retour à Chamelet et pendant la guerre Paul Coutier s’implique discrètement dans la Résistance. Il procure entre autres de faux papiers à ceux qui en ont besoin. A la fin de la guerre il recevra en hommage pour son action la médaille de la Résistance.

« Le 8 mai 1945, c’était un mardi jour d’école. Le maître nous a dit, aujourd’hui nous n’allons pas faire classe, nous irons cueillir du muguet au bois des Brosses, et l’après-midi il n’y avait pas d’école » (souvenir de René)

En 1944, un rapport d’inspection mentionne « M Coutier est secrétaire de mairie, secrétaire du comité d’entraide aux prisonniers, correspondant local dans « le secours national » et membre du comité de propagande ; c’est dire que tous les habitants de la commune lui sont à des titres divers redevables d’innombrables services. La classe a adhéré à l’œuvre des Pupilles, et envoie chaque année à Noël des colis aux militaires blessés à l’hôpital de Desgenettes »

René a porté ces colis à Lyon à Noël 1944 avec l’un de ses camarades « sans doute que nous étionsles plus grands de l’école » et ils étaient accompagnés de la maîtresse des filles Mme Forest (« Cette femme était directrice d’une grosse école à Francheville, mais elle était communiste et avait été mutée à la campagne »)

 

Les anciens élèves de ces années-là sont unanimes sur l’appréciation de leur maître « Je l’aimais bien, il était strict mais juste, il m’a appris beaucoup de choses, notamment lors de sorties dans la nature » [René].

« Paul Coutier a été un maître d’exception malgré sa grande sévérité et je garde de lui un excellent souvenir. La qualité de son enseignement était très riche et il a permis aux plus démunis intellectuellement d’accéder à un niveau honorable d’instruction. En plus de sa fonction d’instituteur, il avait en charge le secrétariat de mairie comme cela était fréquent à cette époque; Louis Bréchard a été le maire pendant sa carrière chameloise et comme il était souvent absent Paul Coutier a assumé une grosse charge de travail. Il tenait des permanences à la mairie attenante, mais il n’était pas rare qu’il soit dérangé pendant les heures de classe. Il confiait alors la surveillance à l’un des élèves parmi les plus âgés et s’éclipsait pour régler une affaire. Ce travail au service de la population a fait de lui un homme très ouvert et compréhensif » [François].

« M Coutier avait une autorité naturelle, c’était un bon maître que j’aimais bien » [Régis].

 


Paul Coutier et ses élèves, en 1941

 

1er rang de gauche à droite : Jean-Baptiste Renard, Antoine Denonfoux, ...?, Antoine Chavant, René Dumas, Maurice Fiard, Jean Morel ;

2ème rang : Georges Chabat, ...?, Pierre Chatelard, Louis Deshayes, René Méret, Noël Lacroix ;

3ème rang : Michel Forest, François Cloutrier, Albert Proton, Antoine Auray, Louis Gonnard.

 

En 1989 paraît un recueil de poésies écrit par Albert Ballandras qui fut l’un de ses élèves en ce temps-là. Dans l’une d’entre elles, Albert rend hommage à son maître.

Monsieur Coutier et sa petite école de Chamelet

Crainte mais adorée l’école
Fut pour moi un aimant un pôle
La cour était sous les platanes
En haut planait le bonnet d’âne

Il y avait l’instituteur
Homme magnifique au grand cœur
Monsieur Coutier que j’admire encore
Dans mon âme il ne peut périr

Bibliothèque odeurs de craie
Promenades dans les forêts
On apprenait vraiment à vivre
Car il nous expliquait les livres

Mais hélas mes jambes ont grandi
Il a fallu quitter le nid
De cette école les petits bancs
N’étaient faits que pour des enfants

 

   Les années passent et se succèdent sur les bancs de la classe de celui que tous appellent désormais « Le père Coutier » des générations de jeunes chamelois.

En 1946 Paul Coutier obtient son Certificat d’Aptitude Pédagogique à l’enseignement agricole. Mais c’est en novembre 1953 qu’il commence à enseigner en cours post-scolaire agricole. Un rapport d’inspection du décembre mentionne : « 8 élèves sont inscrits, 4 de Chamelet et 4 d’autres communes. M Coutier expose clairement avec bonne humeur et intéresse les jeunes gens. Il a acquis en tant qu’instituteur une bonne connaissance du milieu local, il sait en tirer parti et son cours exerce une influence certaine ».

André qui a fréquenté ces cours se souvient « Les cours avaient lieu entre 17h et 20h et s’étalaient sur trois ans. Le programme de formation était très large ; réalisation de petites installations électriques, techniques de greffes d’arbres fruitiers...On passait également beaucoup de bons moments chez Jean Bonnetain le charron qui nous faisait partager le travail du bois et de la forge. On étudiait aussi la conduite de la vigne, greffage, taille, entretien jusqu’à la vinification car Chamelet avait encore une très grande surface de vignes. Des notions sur la nourriture du bétail et sur la gestion des cultures fourragères complétaient notre formation ».

 


La classe de Paul Coutier en 1958-59

1er rang de gauche à droite : Josiane Desvignes, Jacqueline Abraham, Yvette Tholin, Eliane Chatelard, Simone Lacroix, Christiane Tholin ;

2ème rang : Robert Poncin, Jean Bouillard, Bernard Celllier, ...?, Charles Bréchard, Jean-Paul Jacquet, Robert Abraham ;

3ème rang : Alfred Sonnery, Gérard Bouillard, Maurice Poncin, André Renard, Gilbert Moissonnier, Michel Bouillard, André Thioleron ;

Dernier rang:; Michel Viland, ? Guigal, Georges Moissonnier, Bernard Veillas, Pierre Chatelard.

 

Les témoignages des années 50 à 64 (date de sa retraite) révèlent un instituteur toujours aussi efficace qui sait se mettre à la portée de ses élèves. Simone revoit « sa grande blouse grise » et l’aide qu’il lui apportait « le samedi après-midi on avait dessin, il venait s’asseoir à mon bureau et m’aidait beaucoup car je n’aimais pas le dessin ».

« En 1964, il m’a emmené au certificat d’études avec trois camarades. J’avais réussi et même obtenu le deuxième prix du canton ! Il était très fier et on est allé tous les cinq boire une limonade au café Desflaches au Bois- d’Oingt ».

D’autres anciens élèves ont un souvenir moins charmant du maître. Il ne faut pas oublier que les châtiments corporels sont tolérés à cette époque et, comme les maîtres de sa génération, Paul Coutier manie parfois la règle, qui vient s’abattre sur les doigts quand ce n’est pas « la Catherine » qui sort du coin de l’estrade.

 

La Catherine ?

« Eh oui ! c’est mon nom. Je suis une mince tige de noisetier ou d’osier, et en mon temps j’ai eu une certaine notoriété au sein de l’Education Nationale ! Mon travail n’était pas aisé car je devais frapper et encore frapper, comme les lavandières avec leur battoir à linge, sauf que pour moi c’était moins pénible et plus jouissif ! Ma profession d’assistant d’éducation, en compagnie de la règle (Ouille, ouille les doigts !) et du bonnet d’âne (Ha, ha le dernier !) était parfaitement considérée. Je devais m’abattre sur les petites têtes, les pointes d’oreilles particulièrement sensibles (aie, aie, aie!) mais aussi les mollets dodus des malheureux récipiendaires ! J’intervenais en classe pour ce qui concernait la tête et les oreilles alors que la danse des mollets avait lieu en cours particulier dans le couloir.

J’ai beaucoup travaillé avec et pour Paul Coutier qui avait un savoir-faire particulier….

Le métier était difficile car en devenant sèche, les cassures répétées nous précipitaient vers une fin certaine, c’est ainsi que j’ai perdu la plupart de mes consœurs. Moi j’ai eu plus de chance car oubliée au fond d’un placard poussiéreux, j’ai poursuivi une retraite tranquille jusqu’au jour où BZ, le bourdon attitré des Cueilleurs de passé de Chamelet m’a retrouvée et a écouté mon histoire »

Tu parles d’une histoire ! Aujourd’hui les "Catherine" n’auraient plus de travail, et c’est tant mieux !

 
Paul Coutier en 1963

La fin de carrière de Paul Coutier approche (les instituteurs sont alors à la retraite à 55 ans) Paul et son épouse sont logés dans un appartement de fonction au-dessus des classes, mais prévoyant, Paul a acheté la maison de Jean Auby sur la route de la Chapelle.

Très bricoleur, ingénieux et minutieux il l’aménage avec soin pendant ses dernières années d’école avant de venir y vivre définitivement en 1964, l’année de sa retraite. Il s’adonne alors à ses passions, la pêche, le bricolage, la construction de ruches, les promenades dans la campagne… tout en gardant son emploi de secrétaire de mairie.

Il ne manque pas non plus de retourner à Champfromier voir ses sœurs et ses neveux, dans une maison de famille qu’il avait gardée.

 

Robert Cherpin instituteur et directeur de l’école raconte « Je suis arrivé comme instituteur en 1969, Paul Coutier était à la retraite depuis cinq ans mais il continuait d’être secrétaire de mairie (il m’avait demandé de le remplacer mais j’avais refusé) Il a arrêté en 1971, et est tombé malade peu après. C’était un homme charmant, bon vivant et nous avions de très bonnes relations »

En 1973 Paul Coutier décède à Villefranche des suites de sa maladie.

Conformément à ses volontés, il est enterré à Chamelet où son épouse le rejoindra en 1987.

 

Communiqué par Geneviève Jacquet, à partir de sa publication dans la Revue Chameloise sur l'histoire récente du village.

Publication : Ghislain Lancel.

 

Première publication le 20 mars 2019. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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