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Patrimoine et Histoire de Champfromier
Par Ghislain Lancel

La légende de la Marquise...

Tout le monde a entendu parler de l'épisode dit de la Marquise, précipitée avec son âne au lieu-dit maintenant connu sous le nom de "Saut à l'Ane", après avoir été dépouillée de ses bijoux en or. Elle cherchait à passer clandestinement en Suisse pour échapper aux exactions de la Terreur. Deux siècles plus tard, la rumeur est encore forte et la vérité n'est toujours pas connue, ou seulement de quelques rares personnes. Néanmoins les publications abondent, chacune avec sa variante !

La Marquise, par l'abbé André Vuillermoz

La version la plus proche de la vérité est certainement celle publiée à travers la suite d'historiettes Le Ravin de la miséricorde, Au clair de la lune rouge, etc. contes figurant dans Lunes de Bise, l'un des nombreux ouvrages publiés par l'abbé André Vuillermoz. L'auteur précise pour cet ouvrage qu'il s'agit d'un recueil de contes et de nouvelles, laissant au lecteur le soin de choisir le degré de véracité de son long récit historique (p. 133-207). S'il n'est pas le plus ancien (étant daté de janvier 1976, p. 207), il serait toutefois de bonne source, venant d'un grand-père, qui l'avait entendu de son oncle, l'ermite du Montelet d'en Haut (p. 202).

Début 1793, la Terreur s'installait sur la France (p. 134), avec l'échafaud sans guère de forme de procès pour de nombreux nobles. Lors de l'hiver 1793, Frimaire an II de la République (p. 161), la marquise semble avoir précipitamment quitté son château d'Orbemont (localité non identifiée), avec un enfant en bas-âge (p. 137). Elle arriva certainement sans grandes difficultés au relais de poste de Gobet (commune actuelle de Belleydoux), bien que la dernière halte signalée soit le hameau de Désertin, entre les Bouchoux et Gobet (p. 138) et qu'on la dise comme s'étant aventurée dans la forêt de Chapuzieux, au nord de la Combe d'Evuaz (p. 172). Là, on lui conseille de partir tout de suite pour échapper aux "bleus", les républicains. Elle s'aventure ainsi à pied, seule avec son enfant sous sa cape, et arrive chez l'Anthelme, de la loge au Vieux Frêne. Elle est accueillie par sa femme, la Mélie, qui la restaure rapidement et écoute les confidences de la femme. Anthelme demande alors au Fonse, leur fils, de conduire cette dame chez le Céleste de Montelet, après avoir préparé un traîneau relativement confortable. Il passera par la forêt au lieu de se risquer au bord de la Roche d'Orvaz. Le Medzu, domestique de la loge, observe que la tempête se lève et que ce ne sera pas facile (p. 133-140). Peu de temps après, le Comité de surveillance, sur les traces de la marquise d'Orbemont, vient se renseigner chez l'Antelme (p. 141). La tempête devient terrible, et l'on a la surprise de trouver le lendemain le corps du Medzu mort dans la glace au pied de la falaise d'Orvaz (p. 150).

Céleste du Montelet est vu le surlendemain de Noël depuis la fenêtre de la maison Félicien de la Guiche, faisant la trace devant une femme, et portant son cabas, allant dans la direction de la loge de Maupas. Il revient seul une demi-heure plus tard (p. 167-168). Il précisera ensuite que la femme avait voulu poursuivre son chemin, après une courte halte pour la santé de son enfant (p. 173).

La loge de Maupas, dont il ne reste plus rien aujourd'hui (p. 197), était habitée par le Mile (Emile), et ses deux fils le Neste et le Noré, tous trois peu sociables (p. 161-162). Deux jours après le passage de Céleste, le Mile meurt brutalement d'une attaque (p. 170). On racontera plus tard que, arrivée à la loge de Maupas, sa dernière halte, la femme avait négocié l'achat d'une monture, qu'elle avait bien de quoi payer, pour traverser la forêt et filer tout droit chez les Suisses. Et le Neste l'avait même accompagné ! (p. 174). Mais peu de temps après le Céleste observe que le Neste et le Noré se disputent, le second disant "avoir vu" le premier... (p. 175). Le Noré meurt le lendemain du passage d'un mercantou (colporteur) en juin 1794 (p. 179). Le Neste semble ensuite vu se rendre à deux reprises en un lieu caché en direction de la forêt de Chalam, vu aussi boire et dépenser beaucoup d'argent (p. 192).

Zéphirin, du Goulet des Avalanches, un champfromérand, confirme qu'à Champfromier, les gens du Pays-d'en-Bas ne savaient absolument rien de cette affaire (p. 195).

Dernier survivant de la loge de Maupas, tombé au fond d'un ravin, le Neste meurt (p. 202). Un cousin, ou petit cousin hérite, et lors de l'inventaire on découvre dans un placard une petite balance en or, avec des poids en or, et un petit jeu de quilles en or (p. 203). Anthelme avouera ensuite à Céleste avoir effectivement vu dans les bagages de la marquise, quand elle chercha à les dédommager, une petite balance en or et d'autres bijoux (p. 203).

Aux premiers jours du printemps après la disparition du Neste, l'Emile au Vousésiné, un voisin, avait découvert au dessous de la cascade de la Semine (commune de Champfromier), les ossements d'un gros animal, qui parut-être un âne ou un mulet (p. 204). L'histoire et la vie de la marquise, de son enfant et de l'âne s'est donc arrêtée au passage du petit pont sur la Semine, ou à proximité. La "Pierre de la Marquise" a été évoquée comme ayant été son lieu d'inhumation (p. 206).

 

Comme lieu d'inhumation de la Marquise, il est le plus souvent évoqué l'endroit même où fut ensuite construite l'école Flamier [Voir du même auteur, le noctambule du Pré Caillat, dans Les Collines mortuaires]. Mais pour la "Pierre de la Marquise", Mme Vandembeusche opterait volontiers pour une femme ou fille Marquis, y déposant ses affaires avant d'aller à la picorée [La Combe d'Evuaz, p. 73-75].

Autres récits, par ordre chronologique de parution

La Marquise, par le Baron de Raverat (1867). Citation de deux des 112 couplets d'une complainte, avec prédiction d'une pendaison pour l'assassin. Evocation de R..., retrouvé pendu en 1820 [Raverat, Les Vallées du Bugey – Repris par Michel Gallice, Contribution à l'étude de quelques noms de lieux-dits de la forêt de Champfromier, décembre 1984]. Après vérification, aucun nom ou prénom commençant par la lettre R ne peut convenir...

Le Chalam et sa Légende, La marquise à la Vierge d'or. Récit raconté d'après les dires du facteur dont les parents demeuraient aux Closettes (La Pesse). Egarée, "emportant ses richesses : de l'or et des bijoux, des précieuses reliques - une vierge d'or", la marquise passa la nuit à la ferme du Marquisat. Durant la nuit, l'hôte s'empara du trésor, rusa en ferrant l'âne en sens inverse. Au petit matin il les emmena sournoisement au bord du précipice où ils furent projetés. Le fermier et ses enfants, bien que jeunes, moururent de maux étranges, de même que Mme M., qui avait hérité d'un bras de la vierge d'or. Malédiction ! [Visages de l'Ain, n° 11, septembre 1950, pages 37 et 38, sous les initiales  E.B. (E. Berthodin, qui était membre du comité)].

Voir le texte intégral et une ancienne photo du Crêt de Chalam et de la Borne au Lion (vers 1950, ou avant).

 

Histoire de Champfromier. Deux marquises assassinées. Possibilité de faits remontant au XVIIIe siècle ! [Genolin, Hist. de Champfromier, 1918, p. 148].

Souvenir par Hannezo. Assassinée par le fermier à qui elle s'était confiée pour traverser la montagne, privée de ses bijoux et de son argent. L'âne jeté dans le gouffre, l'enfant y étant précipité avec sa mère, etc. [Hannezo, Chézery, 1921, p. 124]

Les Neiges d'antan. Témoignages d'une personne qui affirmait avoir vu la balance et les quilles en or. Mention d'une version différente, dite du Haut-Bugey, remontant à la Révocation de l'Edit de Nantes, rattachée au chalet d'estive du Marquisat (Chézery), à la Pierre de la Marquise, à la Combe des Huguenots [NDLR : Semble une confusion grossière] et à des vestiges (de pierres) circulaires [Jean-Henri Duraffourg, Les Neiges d'Antan, Chronique Haut-Jurassienne 1894-1994, ch. 20 Haute-Crête - La double légende du Saut-à-l'Ane].

Images de L'Ain. Recueil de témoignages, mettant en évidence une famille Collet, dont Angèle et Anthelme, dit victimes de la malédiction de la marquises par des anciens du lieu, et justifiant du nom de la branche familiale "Bourrah", bourreau en patois, comme attribué après les soupçons... [Rémy Monnet, Chézery, Images de L'Ain, février 1980 (repris dans Rémy... une trace ?, 1996, page 25)]. NDLR : Les Collet-Burraz sont toutefois attestés avec ce surnom à Champfromier depuis un baptême datant de 1662, bien avant la disparition de la Marquise !

Pré-Inventaire. Mention que celui qui conduisit la Marquise succomba bientôt d'un mal étrange de même que toute sa famille, lesquels furent tous enterrés dans la Combette des Fous [Pré-Inventaire du canton de Bellegarde, 2000, p. 143].

 

Les écrits abondent, la rumeur perdure, mais que l’on se rassure, la marquise garde son mystère !

 

Dernière mise à jour de cette page, le 21 août 2010.