Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Une industrie nouvelle... (dès 1884)

Le projet de carrière dévastatrice entre Champfromier et Montanges, stoppé par la population en 2009, ne fut pas le premier des projets à menacer Champfromier. Voici, sorti récemment des cartons, une industrie nouvelle de traitement du calcaire, d'une production de 60 tonnes par jour, prévue au Nant de Fossa... Extraits significatifs, provenant d'une source sûre...

 

"Champfromier. Une industrie nouvelle.

[...] Il est à désirer [...] que les hommes d’initiative puissent enfin mettre sur pied les divers projets que leur a fait concevoir et étudier la création de cette nouvelle artère, source de vie, de mouvement, et, ainsi, démontrer aux sceptiques, aux incrédules, que l’utopie de la veille devient la réalité du lendemain.

Entre tous les projets conçus, il en est un qui nous parait très intéressant [...]

A mis chemin de Champfromier et de Chézery, en aval du brusque et disgracieux contour de Nan-Fossard [(sic)...], existe un gisement formidable de calcaire, de roches superposées à base de ciment de grappiers, et de chaux hydraulique : c’est là qu’il s’agirait de construire une vaste usine [sic] aménagée de manière mettre en valeur une richesse jusqu’ici improductive, même insoupçonnée, que la haute colline recèle dans son flanc [sic].

Notre curiosité nous a valu d’avoir sous les yeux des renseignements détaillés au sujet de cette entreprise ; en voici un exposé aussi exact que possible. L’usine comprendrait : deux grands fours, système Canetiot, pouvant produire, par vingt-quatre heures, soixante tonnes de matières cuites ; cinq foyers d’extinction pour le fusage de ces matières ; une salle renfermant un moteur [...] ; un emplacement pour les divers appareils, broyeurs, moulin, séparateurs, filtres, etc. et enfin huit silos pour les grappiers, la chaux et le ciment. Les divers produits seraient amenés aux broyeurs par des vis transporteuses, puis, une fois broyés, montés mécaniquement au séparateur, pour d’ici, être menés à leurs silos respectifs, grappiers d’un côté, chaux de l’autre ; et, enfin un hangar où aurait lieu l’ensachage automatiquement.

A combien s’élèverait la construction de cette usine pouvant occuper plusieurs douzaines d’ouvriers ? A [... (non communiqué)]. Sincèrement, nous voulons voir réussir ce projet intéressant, relativement peu couteux, dépourvu, croyons-nous, de gros aléas, et dû à l’initiative d’un travailleur, d’un homme de bonne volonté [...]".

 

Ce haut de page, volontairement tronqué – mais dans lequel pas un mot n'a été modifié – aurait pu avoir été d'une actualité brulante. Manquaient seuls quelques mots, et la date ! Auriez-vous dit qu'il provient des archives de la Tribune de 1911 !

Voici maintenant le texte intégral, parties manquantes en italique (G. L.), où l'on apprendra ensuite que ce projet fut à l'origine d'un autre projet..., rien moins que celui de la Voie du Tram !

Champfromier, une industrie nouvelle (1911 !)

Texte intégral [La Tribune, 5 octobre 1911].

"Champfromier. Une industrie nouvelle.

La construction de la voie ferrée Bellegarde-Chézery touche à sa fin ; déjà sa mise en exploitation est fixée, par l’autorité compétente, au 20 octobre prochain. Il est à désirer qu’aucun obstacle ne vienne ajouter un nouvel ajournement et que les hommes d’initiative puissent enfin mettre sur pied les divers projets que leur a fait concevoir et étudier la création de cette nouvelle artère [La voie du Tram], source de vie, de mouvement, et, ainsi, démontrer aux sceptiques, aux incrédules, que l’utopie de la veille devient la réalité du lendemain.

Entre tous les projets conçus, il en est un qui nous parait très intéressant et dont nous voulons et pouvons entretenir les lecteurs.

A mis chemin de Champfromier et de Chézery, en aval du brusque et disgracieux contour de Nan-Fossard [le Nant de Fossa], au point précis où la voie ferrée rejoint la route et s’y juxtapose, existe un gisement formidable de calcaire, de roches superposées à base de ciment de grappiers, et de chaux hydraulique : c’est là qu’il s’agirait de construire une vaste usine aménagée de manière mettre en valeur une richesse jusqu’ici improductive, même insoupçonnée, que la haute colline recèle dans son flanc.

Notre curiosité nous a valu d’avoir sous les yeux des renseignements détaillés au sujet de cette entreprise ; en voici un exposé aussi exact que possible. L’usine comprendrait : deux grands fours, système Canetiot, pouvant produire, par vingt-quatre heures, soixante tonnes de matières cuites ; cinq foyers d’extinction pour le fusage de ces matières ; une salle renfermant un moteur de 100 HP ; un emplacement pour les divers appareils, broyeurs, moulin, séparateurs, filtres, etc. et enfin huit silos pour les grappiers, la chaux et le ciment. Les divers produits seraient amenés aux broyeurs par des vis transporteuses, puis, une fois broyés, montés mécaniquement au séparateur, pour d’ici, être menés à leurs silos respectifs, grappiers d’un côté, chaux de l’autre ; et, enfin un hangar où aurait lieu l’ensachage automatiquement.

A combien s’élèverait la construction de cette usine pouvant occuper plusieurs douzaines d’ouvriers ? A trois cent mille francs. Sincèrement, nous voulons voir réussir ce projet intéressant, relativement peu couteux, dépourvu, croyons-nous, de gros aléas, et dû à l’initiative d’un travailleur, d’un homme de bonne volonté qui nous excusera d’avoir jeté une pierre dans son jardin.

[Signé du pseudonyme] Laforme."

Un projet à l'origine de la voie du Tram !

Texte intégral [La Tribune, 19 octobre 1911].

"Champfromier. Nous recevons l'intéressante et très documentée lettre suivante, émanant d'un ancien fonctionnaire du service vicinal, dont la compétence est très reconnue.

Monsieur le Directeur,

Permettez-moi, au sujet de l'article "Champfromier" "Une industrie nouvelle" paru dans votre estimable journal du 5 courant, de vous adresser, non une rectification, mais plutôt un complément d'informations.

Oui, effectivement, la construction du tramway Bellegarde-Chézery a provoqué la création d'une société dans le but d'exploiter les chaux et ciments du Nant de Fossa.

Toutefois, il y a de longues années que ce gisement de calcaire avait été remarqué. Je puis en parler, puisque c'est justement la connaissance de cette richesse minière qui m'avait fait concevoir, il y a 27 ans [en 1884], la nécessité d'un projet de chemin de fer économique tendant à relier à la gare de Châtillon de Michaille à Chézery d'abord, puis avec prolongement jusqu'à Mijoux, dans le but d'exploiter les richesses minières de la Vallée de la Valserine et développer ainsi le bien être de ses habitants.

Ayant rencontré par hasard, en 1884, un ingénieur attaché à une Compagnie de chemins de fer économiques, j'en profitais pour lui exposer mon projet de voie ferrée entre Châtillon et Chézery et le priai de venir sur les lieux reconnaître s'il y avait possibilité de construire un chemin de fer à voie étroite, sur tracé spécial, sans emprunter, même partiellement, la voie de terre (chemin de grande commun[ication] de Chézery à Trébillet), (route nat. n° 84).

Cette personne vraiment aimable ayant accepté mes propositions, nous parcourûmes le terrain entre la gare de Châtillon et Chézery, en prenant sur différents points les cotes d'altitude au-dessus du niveau de la mer.

Notre inspection finie je priai cet ingénieur de me dire quel serait le prix qu'il réclamerait pour la construction de cette voie ferrée entre la gare de Châtillon et Chézery. Voici la réponse qu'il me fit : 1° [premièrement]  33.000 fr. par kilomètre plus 300.000 pour la construction d'un pont de 200 mètres de longueur sur la Semine, au droit de la gare de Châtillon, y compris les travaux de raccord avec la voie ferrée du P.L.M., plus 150.000 de subvention à répartir entre les 5 communes intéressées.

La longueur approximative de ce projet étant de 10 kilomètres, la dépense serait de 330.000 fr. plus 300.000 fr. pour le pont, plus 150.000 de subventions communales, soit en tout : 780.000 ; soit un million avec les imprévus.

Je promis à cet ingénieur que je m'emploierais de mon mieux pour tacher d'obtenir les adhésions des communes intéressées.

Je comptais particulièrement d'abord sur le maire de Champfromier dont la commune (où je suis né) est la plus riche en forêt, ensuite sur le maire de Châtillon-de-Michaille, chef-lieu de canton. Mais malgré tous mes efforts je ne pus pas convaincre le maire de Champfromier [Alphonse Courbe-Michollet (1881-1892)] et la question fut ajournée.

En 1890, obligé de prendre une retraite anticipée par suite de maladie, je fixais ma résidence à Champfromier.

En 1891, étant rétabli, je me rendis à Châtillon pour rendre visite au maire, qui était alors également conseiller général du Canton, pour lui parler de cette question de Chemin de fer. Je fus bien reçu, mais je n'obtins aucun résultat.

Enfin, quelques années après, un nouveau maire, M. Coutier Maxime, industriel étant nommé à Champfromier, j'écrivis deux lettres consécutives au maire de Châtillon pour lui demander son concours au sujet de la dite voie ferrée. N'ayant pu obtenir de réponse, M. Coutier, maire de Champfromier, en désespoir de cause, s'adressa à M. Bizot, député de Gex, et voilà comment ces deux personnes ont pu aboutir à la construction du tramway Bellegarde-Chézery.

Vous m'excuserez, M. le Directeur, de cette longue explication, mais il me semble qu'il convient de rappeler les faits qui ont précédé la construction de ce tramway, ainsi que le projet d'exploitation du gisement calcaire du Nant-de-Fossa.

Tant qu'au Contour brusque et disgracieux, je vous dirai que lors de la construction en 1837 du chemin dont ce contour fait partie, les ressources mises à la disposition du Service Vicinal étant relativement très restreintes, les agents chargés des travaux ne pouvaient que suivre autant que possible, la configuration du sol, tout en ne faisant que des courbes géométriques, et éviter ainsi les grosses dépenses de travaux d'art nullement indispensables à la sécurité de la circulation des voitures.

J'ajouterai qu'ancien Agent-Voyer cantonal à Châtillon de 1875 à 1885, il s'est exécuté pendant cette période sur ce chemin de Chézery à Trébillet (14 kilom.) environ 150.000 francs de travaux, presque en entier sur mes plans et devis, pour l'amélioration de toutes les parties du chemin laissant à désirer. Ces travaux exécutés, le public et les communes se sont montrés satisfaits et personne n'a réclamé contre le contour du Nant-de-Fossa où à ma connaissance aucun accident ne s'est produit à ce jour.

En terminant je vous prierai à nouveau, M. le Directeur, d'excuser tous ces détails qui n'ont peut-être pas grand intérêt à ce jour, mais qui rappellent à un modeste fonctionnaire l'époque où il pouvait travailler dans relâche à l'accomplissement de ses devoirs envers le pays.

Dans l'espoir d'un accueil favorable je prie Monsieur le Directeur d'agréer mes meilleurs sentiments.

A. Desvignes [Alphonse Desvignes (CI-5537)], agent-voyer en retraite, ancien sous-officier blessé de Solférino."

 

On n'entendit plus jamais reparler de ce projet d'usine nouvelle...

 

Remerciements : La Tribune, archives de 1911.

Première publication, 2009. Dernière mise à jour de cette page, le 7 févrer 2013.

 

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