Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Historique du Pont d'Enfer de Champfromier

 

La scierie Ducret, sous laquelle se trouvait le vénérable et ancestral Pont d'Enfer de Champfromier, s'embrasa le 27 novembre 2013, à 21 heures, détruisant tout sauf le pont.

Ouf, le déblaiement de la première partie des ruines de la scierie est achevé (17 juin 2017), on va enfin pouvoir découvrir et mettre en valeur notre vénérable et ancestral vrai Pont d’Enfer ! A moins que…; on porte en effet à notre connaissance que d’autres intervenants envisagent la démolition de ce pont historique !

Malgré ce qui nous en a coûté, personnellement, et nous en coûte encore très fortement, nous ne regrettons aucunement d’avoir soutenu le SUREAU dans sa lutte gagnée contre le projet de carrière FAMY, d’avoir joué à leur demande celui de photographe des dossiers dans les deux mairies hostiles et de grand méchant jusqu’à la fin du projet, d’avoir aussi soutenu la journaliste qui avait publié un article avec photo en faveur des opposants à la destruction du Poids public. De la même manière, nous soutiendrons le propriétaire du terrain de la scierie dans sa volonté de maintenir le Pont d’Enfer, fleuron de notre patrimoine local. Financièrement, de même que PHC avait participé à la restauration de la Borne frontière de 1613 des Ramblan (1.270 €), nous proposons de soutenir aussi, si nécessaire, tout projet de mise en valeur et de sécurisation de l’historique et patrimonial vrai Pont d’Enfer de Champfromier, à concurrence de 1.000 euros(1).

Soutenez notre action pour que ce pont ne soit pas détruit et qu’au contraire il soit mis en valeur, et indiquez-nous vos idées d’action et de soutien ! Ghislain Lancel, président de PHC.

Additif (07/07/2017) : En date du 3 juillet 2017, M. le maire a publié un nouvel arrêté de péril, modificatif du premier arrêté de péril du 27 février 2017, ne demandant plus la démolition du pont, sous réserve de conclusions d'études techniques à réaliser. Nous nous réjouissons de ce pas en avant, sur le pont !

(1) Additif du 27/09/2017 : cet éventuel soutien financier par PHC est suspendu.

 

Pont d'Enfer de Champfromier
L'historique Pont d'Enfer de Champfromier
et des vestiges de poutraisons donnant accès aux vannes de régulation de l'énergie hydraulique
de l'ancienne Scierie Ducret
[Cliché G. Lancel (23/11/2012)]

Un fait d'Histoire

Même si le "Pont d'Enffert" était connu sous ce nom dès 1599 [3E 17034 , f° 370], c'est par l'Histoire qu'il a connu la célébrité, par un fait de guerre, peu glorieux. Précisons que ce pont n'est pas le pont routier actuel, mais celui situé à quelques dizaines de mètres en amont, sur la Volferine. Lors de la guerre de Dix ans (1634-1646), période la plus connue de la Guerre de Trente ans, des groupes armés s'improvisent localement en partisans de la Franche-Comté (les Cuanais de l'actuel département du Jura) ou de la France (les Gris, département l'Ain). Les "picorées", exactions et représailles, se succèdent. Des habitations de Monnetier et Champfromier sont incendiées à plusieurs reprises, au total on compte une vingtaine Champfromérands tués.

Et un jour... une autre fois, selon la version du Docteur Guillermet dans Une page d'Histoire Locale (p. 79), reprenant en 1898 les notes de son grand-père, "un gros (groupe) de Boucherans (des Bouchoux, Cuanais) fut surpris au lieu-dit Sous-Massans, moitié chemin entre Monestier et Pont d'Enfer (hameau et lieu actuel de Champfromier), par une troupe plus forte et plus nombreuse de Champfromérands et de Montangers. Les Boucherans, trop faibles, posèrent les armes ; alors un de Montanges, appelé Berrod-Vally montrant du doigt un Cuanais s'écria : "Voilà celui qui a tué mon père". On répondit "Rend lui la pareille !" Aussitôt, Vally, tenant une pioche à la main, lui en assène un coup sur la tête ; il étend le Boucheran; puis Vally lui planta la pointe de sa pioche dans l'estomac, et le traîna sur le Pont (désormais dit) d'Enfer. Tous les vaincus furent amenés au même lieu ; là, on leur faisait tourner le dos contre le gouffre, et un coup de massue, porté par les Gris sur la poitrine, les poussait dans l'abîme. Depuis lors, les Boucherans ne traversent jamais ce pont sans contempler avec horreur ce précipice et sans s'écrier : "Vaica zou les tzancrous de Gris firent sôttaz noutros peires" (Voilà où les tzancrous de Gris firent sauter nos ancêtres)". Selon certains historiens, c'est depuis cet épisode que ce pont porte le nom de Pont-d'Enfer (mais selon d'autres il portait déjà ce nom précédemment, évoquant le vacarme infernal de l'eau au fond du précipice).

La première mention imprimée de ce récit avait été rédigée par le Docteur L.-A. Guillermet dans le bulletin la Société d'Emulation de Nantua, année 1847, page 78 (puis de nombreuses fois repris, ainsi par Debombourg en 1855, l'abbé Genolin en 1918, l'abbé Vuillermoz dans Les collines Mortuaires, en 2001).

 

Un pont ou passage très ancien

Ce pont se trouve en un endroit où le lit de la Volferine est très profond, mais aussi particulièrement étroit et avec des berges de calcaire affleurant très dures. La profonde Volferine, sauf à faire un important détour, bloquait tout déplacement vers le nord. Dans ces conditions, nul doute que dans les temps anciens, ce lieu de passage fut privilégié, en y basculant quelques troncs en travers, plus tard quelques planches, à la mode du pays. Si l'on en croit la toponymie, avec l'ancien lieu-dit de "Dernier la Villaz" à Conjocle, des romains auraient déjà pu franchir la rivière à cet endroit pour y construire à l'entrée de Conjocle une "villa". Les lieux-dits voisins de Faverge et de Duffourd pourraient correspondre à des annexes de la villa, ou exerçaient le forgeron et le chaufournier. Précisons que l'on accédait à Monnetier, puis Conjocle, par l'ancien chemin de Ménéchar qui se trouve dans le prolongement du vénérable pont.

Il est aussi très probable qu'au Moyen-Age les anciens voulant se rendre de Montanges à Chézery (dont l'abbaye date de 1140), empruntaient le chemin de Montanges (vieux puisque antérieur au parcellaire) passant par les Quarts et les Sanges, avant de redescendre au pont et de poursuivre de l'autre côté par la Vy chézerande, chemin encore praticable en partie.

Les cartes anciennes sont nombreuses à figurer ou nommer le Pont d'Enfer, la plus ancienne connue étant la carte de Samson, publiée en 1679 [Partie du diocèse et archevêché de Lyon (...), par le Sr Sanson, géographe ordinaire du Roy, 1679] où le "Pont d'Enfer" est désigné et représenté sans conteste, au même titre que l'encore plus célèbre "Pont de Oulles", sur la Valserine en amont de Bellegarde.

 

Quelques faits (et liens internes au site PHC)

Les atrocités des guerres locales étant oubliées, le Pont d'Enfer devient l'épicentre d'activités artisanales puis industrielles. Battoir à chanvre, tanneurs, scieries et moulins témoignent de ces activités. Et les vieux plans comme les cartes postales reprennent à l'unisson la mise en valeur du site du Pont d'Enfer.

 

1599. Acte concernant un moulin, avec mention (barrée, mais existante) de possession de la rivière, en amont, "dès le Pont d'Enffert" [3E 17034 , f° 370].

1666. Un arrêt du Conseil d’Etat confirme les procès-verbaux de liquidation produits par la commune de Champfromier. Ce document nous informe que notre vieux pont était déjà en pierre et qu'il mesurerait 30 pieds (environ 10 mètres) de long. Mais ce pont n'y est pas dénommé, il est seulement situé par rapport à grand précipice voisin, appelé... le "Puitz d’Enfer" ! [AD21, C2862].

1679. Carte de Sanson (voir ci-dessus, carte reprise aussi dans les premières pages du pré-inventaire du canton).

1728-1833. Existence d'un battoir à chanvre du Pont d'Enfer [En préparation]

1729. Première mention d'une scie (scierie) au Pont d'Enfer [3E17444, f° 171 (partage Tournier)].

1734. On trouvait un moulin (d'En Bas), une scie et un battoir à chanvre au lieu d'Enfers, en 1734 [3E17447 (f° 129, 1er août 1734)].

1754. La tannerie Tavernier-Perret et les moulins Ducrest se trouvent près du "Pont d'Enfers", en 1754 [3E17461, Testament, n° 296 (3 septembre 1754)].

Réparations de 1781 : Requête des habitants pour couper 3000 sapins, afin de payer ses dettes envers la Maîtrise, réparer le pont d'Enfer et élargir le chemin ; les cavaliers mettent pied à terre parce qu’il n’y a pas de vestige de parapets.

1794. En l'an II, la famille Ducret, obtient une autorisation royale d'usage de l'eau de la rivière [Volferine] pour faire fonctionner sa scierie [Coll. privée].

1833. Les registres des Plans napoléoniens mentionnent une scie (scierie) Ducret au Pont d'Enfer (parcelle D 38, à identifier avec la parcelle D 36 du plan de 1882, ci-dessous). Un projet de scierie Ducret, avec achat de terrain communal, avait été reçu favorablement en 1833 [Registre de délibération de Champfromier, n°8, f° 76 (10/05/1833)].

Voyage historique au Pont d'Enfer, en 1854 (L'Abeille) [En préparation].

1867. Plaque inaugurale du nouveau pont routier, par P. Coutier, maire.

1882. Quartier du Pont d'Enfer, les deux chemins et ponts voisins sont en usage. L'ancien chemin passe derrière la "maison Evrard" (au toit à quatre pentes, n° 1745), où se trouvait alors la façade. Le linteau de la porte d'entrée est encore gravé "1799 PDC". On voit très bien les aménagements hydrauliques, la scierie Ducret et sa roue sur la rive droite de la Volferine (n° 36). Le moulin Ducret était rive gauche et ses impressionnantes ruines engoncées dans la gorge de la rivière sont encore visibles de nos jours (n° 1744).


Les moulin et scierie du Pont d'Enfer en 1882 [AD01, 7S 876].

 

Une vue stéréoscopique (vers 1895). Equipez-vous de lunettes adaptées (verte et rouge) au préalable !

1907. Dans le début des années 1900, deux cartes postales prennent pour thème la Pont d'Enfer, l'une (CP 77) fait allusion aux "luttes historiques entre Gris et Cuanais" et montre les reste d'un plancher qui donnait accès à la canalisation visible au bas de la carte (CP 77), l'autre permet de voir la roue en activité et témoigne de l'usage hydraulique pour les débuts de la scierie (CP 15).

2000. Le pré-inventaire du Canton de Bellegarde, dans la liste des monuments d'intérêt patrimonial, cite le Pont d'Enfer de Champfromier, sous la scierie [p. 140].

2013. La scierie voisine du pont s'embrase.

2017. Pont et patrimoine dans la presse.

 

Publication : Ghislain Lancel.

Première publication 14 juin 2017. Dernière modification, le 19 décembre 2017.

 

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